En général, je ne partage plus un article en entier pour respecter le travail journalistique et inviter à l’abonnement, mais l’histoire est ignoble. L’article est à mettre en parallèle avec une enquête (*[L’intense lobbying de FondaMental, fondation privée devenue incontournable en psychiatrie](https://www.mediapart.fr/journal/france/280326/l-intense-lobbying-de-fondamental-fondation-privee-devenue-incontournable-en-psychiatrie)* – Des « centres experts » en psychiatrie se développent dans les hôpitaux publics français. Leur promesse : diagnostiquer les patients en deux jours. Derrière cette approche controversée se trouve FondaMental, une fondation privée aux relais politiques nombreux.).
> « Ma mémoire est un gruyère, pleine de trous. Les médecins m’ont dit qu’elle allait revenir. Cela fait cinq ans et demi que j’attends. Je porte le poids de ce vide. Je me reconstruis comme un puzzle, avec les souvenirs des autres, des musiques, des photos, des vidéos. » Géraldine a 32 ans. À 24 ans, elle a été prise en charge pendant dix-huit mois, entre juin 2018 et avril 2020, par le service des troubles de l’humeur du CHU de Grenoble.
>
> Elle est entrée dans ce service par son centre expert des troubles bipolaires, dirigé par le professeur Mircea Polosan. Ce dernier appartient au réseau FondaMental, une fondation à but non lucratif de droit privé, qui a pour mission de développer une psychiatrie dite « de précision » à travers ses centres experts (lire notre enquête ici).
>
> Diagnostiquée bipolaire – un état psychique qui alterne des phases maniaques, d’hyperactivité ou d’euphorie, et dépressives –, elle est venue y faire un premier bilan en 2018. Pendant deux jours, elle passe de nombreux tests et répond à plusieurs questionnaires. Son diagnostic de bipolarité de type 1 est confirmé. Deux autres bilans ont été réalisés en 2021 et 2022. Leurs comptes rendus font état d’une grave dégradation de son état psychique.
>
> En juin 2018, Géraldine, qui vit alors avec son compagnon, « en bonne entente », a 24 ans, étudie en troisième année de psychologie et prévoit de valider sa licence l’année suivante. Elle est décrite en phase « hyperthymique » : elle pense et parle vite, a des projets, elle est de très bonne humeur, mais rien d’anormal – pas de « critère de gravité », écrivent les médecins. Ils lui conseillent cependant de « rester vigilante », ce dont Géraldine est « bien consciente ».
>
> Quatre ans plus tard, en avril 2022, le bilan est bien plus sombre : il décrit une jeune femme désormais en « échec scolaire », dont « le fonctionnement global est altéré dans plusieurs dimensions ». Elle a des « difficultés majeures de remémoration des souvenirs anciens ». En décembre 2021, elle « a fait une tentative de suicide par IMV [intoxication médicamenteuse volontaire – ndlr] à la suite de la séparation avec son compagnon ».
>
> Entre ces deux bilans, Géraldine a été traitée par électroconvulsothérapie (ECT) – des séances d’électrochocs. Une pratique « en plein essor », se félicite par exemple l’Académie de médecine en France. L’institution affirme que c’est le « traitement le plus efficace des états dépressifs sévères, avec jusqu’à 80 % de réponses et 60 % de rémissions ».
>
> L’enthousiasme pour les ECT n’est pas général. D’un point de vue scientifique, le mécanisme d’action de l’ECT reste inconnu. L’objectif est d’obtenir une « crise convulsive », semblable à une crise d’épilepsie, de quelques secondes. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), dans son rapport sur la santé mentale, estime qu’il existe « d’importantes controverses » sur son efficacité et ses risques. L’OMS insiste sur l’impératif d’un « consentement libre, écrit et éclairé », en particulier sur « les risques à court ou long terme de perte de mémoire et de dommages cérébraux ».
>
> « Je considère qu’ils m’ont volé ma vie », affirme Géraldine. Pour elle, les électrochocs débutent à l’occasion d’une hospitalisation en août 2018, à la suite d’une tentative de suicide avec des médicaments. Géraldine alterne alors très rapidement les phases maniaques ou hypomaniaques et dépressives. Les médecins n’arrivent pas à trouver le bon équilibre de médicaments pour la stabiliser. Le service de psychiatrie de Grenoble décide alors de tenter autre chose.
>
> Géraldine ne se souvient pas d’avoir consenti aux séances d’ECT, et ne trouve pas de mention de ce consentement dans son dossier médical. Le CHU de Grenoble assure que c’est un simple problème de « numérisation ». Son ami Sol se souvient pour elle : « Elle disait qu’elle était prête à le faire, parce qu’elle avait tout essayé et qu’elle n’en pouvait plus. Elle avait beaucoup d’espoir. »
>
> Mais ces « cures » d’ECT s’avèrent très intensives, à tous niveaux. D’abord par leur durée : dix-huit mois, au rythme de deux à trois fois par semaine dans un premier temps, puis une fois tous les sept à dix jours ensuite. Géraldine reçoit sous anesthésie générale des chocs électriques transmis par deux électrodes, placées sur ses deux tempes. En tout, il y a eu quatre-vingt-cinq séances pendant lesquelles lui ont été administrées une mais plus souvent deux impulsions électriques. À de nombreuses reprises, elle reçoit la charge électrique maximale de 1 152 millicoulombs (mC).
>
> Depuis, la jeune femme n’a plus de souvenir de son frère, mort peu après sa cure d’électrochocs. Elle ne se souvient pas des premiers mois de vie de son berger des Shetland aux yeux vairons qui l’accompagne partout. Elle ne sait plus pourquoi ses ami·es sont ses ami·es.
>
> Géraldine a décidé de témoigner pour ne pas rester un simple « dommage collatéral de la médecine » : « Je suis un être humain. On ne peut pas faire n’importe quoi avec le cerveau des gens. »
Wilkham on
La psychiatrie en France. Elle n’a pas changer.
MiisterMine on
D’ici ça ressemble à faire une saignée pour purger le corps des mauvaises humeurs
Terrible ce qui est arrivé à cette femme
C11608kbs on
C’est de la torture non ?
Quelle différence entre ce traitement qu’on poursuit jusqu’à ce que ça marche ? Et dont on accuse le patient, l’environnement, la famille d’un eventuel échec ?
C’est ni plus ni moins qu’une trépanation 2.0. C’est enrobé dans une belle terminologie sauce 2026 mais ca n’est qu’une merde obscurantiste.
Kofipita on
„Et vous m’enleverez les trompes de l’hystérique de la 13, on ne voudrait pas qu’elle se reproduise“. Party like it’s 1897.
realusername42 on
Ça existe encore en France ce truc ?? On se croirait dans un récit d’Albert Londres
Hellodie_W on
La pauvre, j’espère qu’elle réussira à se reconstruire et à être un peu heureuse un jour…
ShokaLGBT on
Je le dis souvent mais la psychiatrie est vraiment dans un autre monde… j’ai un psychiatre parfois il dit des trucs complètement lunaire. Tous les psy que j’ai vu beaucoup presque tous on été problématique et on eu des discours inapproprié m’obligeant à changer. Ça m’étonnes pas qu’il y ai encore ce genre de pratique barbare
MakiKata59 on
Les com sont idiots avec la sismothérapie mais c’est une technique qui a une certaine efficacité, et réservée qu’en cas d’échec des autres thérapies, et c’est sous anesthésie générale. Je ne sais pas par contre si c’est un effet indésirable possible (comme tout traitement a ses risques) ou si c’est un excès de séances.
Nayanea on
Attention, se méfier du titre sensationnel…
Les électrochocs ou ECT existent toujours en France effectivement mais rien à voir à l’idée qu’on pourrait s’en faire ou de ce qu’on voit dans les films.
Déjà il faut bien entendu l’accord du patient, c’est prouvé qu’il y a une efficacité et c’est supervisé par un anesthésiste pour qu’il y ait aucune douleur. C’est réservé aux dépressions ultra résistantes aux traitements médicamenteux et pour avoir travaillé trois ans en hôpital psy parfois c’était notre seule solution pour des patients en grande souffrance psychique.
Comme tout traitement il n’y a pas de risque zéro et c’est terrible ce qui est arrivé mais il faut nuancer le propos sur cette méthode car en s’arrêtant au titre et sans connaître la psychiatrie on dirait qu’on a torturé quelqu’un ce qui n’est pas le cas.
Accurate-Engine-8505 on
Article putaclic, on prend un exemple malheureusement terrible pour tout stigmatiser. L’ECT donne de bons résultats, ce n’est pas de la première intention, c’est sous AG et on ne „grille pas le cerveau“ et pas mal de pays l’utilisent. Je défends cette pratique car c’est une option. Et en tant que patient, j’ai intérêt à défendre des options car les médicaments en psychiatrie ne sont pas très jolis non plus. Le problème de la psychiatrie en France ce n’est pas les pratiques, c’est le manque de praticien.
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En général, je ne partage plus un article en entier pour respecter le travail journalistique et inviter à l’abonnement, mais l’histoire est ignoble. L’article est à mettre en parallèle avec une enquête (*[L’intense lobbying de FondaMental, fondation privée devenue incontournable en psychiatrie](https://www.mediapart.fr/journal/france/280326/l-intense-lobbying-de-fondamental-fondation-privee-devenue-incontournable-en-psychiatrie)* – Des « centres experts » en psychiatrie se développent dans les hôpitaux publics français. Leur promesse : diagnostiquer les patients en deux jours. Derrière cette approche controversée se trouve FondaMental, une fondation privée aux relais politiques nombreux.).
> « Ma mémoire est un gruyère, pleine de trous. Les médecins m’ont dit qu’elle allait revenir. Cela fait cinq ans et demi que j’attends. Je porte le poids de ce vide. Je me reconstruis comme un puzzle, avec les souvenirs des autres, des musiques, des photos, des vidéos. » Géraldine a 32 ans. À 24 ans, elle a été prise en charge pendant dix-huit mois, entre juin 2018 et avril 2020, par le service des troubles de l’humeur du CHU de Grenoble.
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> Elle est entrée dans ce service par son centre expert des troubles bipolaires, dirigé par le professeur Mircea Polosan. Ce dernier appartient au réseau FondaMental, une fondation à but non lucratif de droit privé, qui a pour mission de développer une psychiatrie dite « de précision » à travers ses centres experts (lire notre enquête ici).
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> Diagnostiquée bipolaire – un état psychique qui alterne des phases maniaques, d’hyperactivité ou d’euphorie, et dépressives –, elle est venue y faire un premier bilan en 2018. Pendant deux jours, elle passe de nombreux tests et répond à plusieurs questionnaires. Son diagnostic de bipolarité de type 1 est confirmé. Deux autres bilans ont été réalisés en 2021 et 2022. Leurs comptes rendus font état d’une grave dégradation de son état psychique.
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> En juin 2018, Géraldine, qui vit alors avec son compagnon, « en bonne entente », a 24 ans, étudie en troisième année de psychologie et prévoit de valider sa licence l’année suivante. Elle est décrite en phase « hyperthymique » : elle pense et parle vite, a des projets, elle est de très bonne humeur, mais rien d’anormal – pas de « critère de gravité », écrivent les médecins. Ils lui conseillent cependant de « rester vigilante », ce dont Géraldine est « bien consciente ».
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> Quatre ans plus tard, en avril 2022, le bilan est bien plus sombre : il décrit une jeune femme désormais en « échec scolaire », dont « le fonctionnement global est altéré dans plusieurs dimensions ». Elle a des « difficultés majeures de remémoration des souvenirs anciens ». En décembre 2021, elle « a fait une tentative de suicide par IMV [intoxication médicamenteuse volontaire – ndlr] à la suite de la séparation avec son compagnon ».
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> Entre ces deux bilans, Géraldine a été traitée par électroconvulsothérapie (ECT) – des séances d’électrochocs. Une pratique « en plein essor », se félicite par exemple l’Académie de médecine en France. L’institution affirme que c’est le « traitement le plus efficace des états dépressifs sévères, avec jusqu’à 80 % de réponses et 60 % de rémissions ».
>
> L’enthousiasme pour les ECT n’est pas général. D’un point de vue scientifique, le mécanisme d’action de l’ECT reste inconnu. L’objectif est d’obtenir une « crise convulsive », semblable à une crise d’épilepsie, de quelques secondes. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), dans son rapport sur la santé mentale, estime qu’il existe « d’importantes controverses » sur son efficacité et ses risques. L’OMS insiste sur l’impératif d’un « consentement libre, écrit et éclairé », en particulier sur « les risques à court ou long terme de perte de mémoire et de dommages cérébraux ».
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> « Je considère qu’ils m’ont volé ma vie », affirme Géraldine. Pour elle, les électrochocs débutent à l’occasion d’une hospitalisation en août 2018, à la suite d’une tentative de suicide avec des médicaments. Géraldine alterne alors très rapidement les phases maniaques ou hypomaniaques et dépressives. Les médecins n’arrivent pas à trouver le bon équilibre de médicaments pour la stabiliser. Le service de psychiatrie de Grenoble décide alors de tenter autre chose.
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> Géraldine ne se souvient pas d’avoir consenti aux séances d’ECT, et ne trouve pas de mention de ce consentement dans son dossier médical. Le CHU de Grenoble assure que c’est un simple problème de « numérisation ». Son ami Sol se souvient pour elle : « Elle disait qu’elle était prête à le faire, parce qu’elle avait tout essayé et qu’elle n’en pouvait plus. Elle avait beaucoup d’espoir. »
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> Mais ces « cures » d’ECT s’avèrent très intensives, à tous niveaux. D’abord par leur durée : dix-huit mois, au rythme de deux à trois fois par semaine dans un premier temps, puis une fois tous les sept à dix jours ensuite. Géraldine reçoit sous anesthésie générale des chocs électriques transmis par deux électrodes, placées sur ses deux tempes. En tout, il y a eu quatre-vingt-cinq séances pendant lesquelles lui ont été administrées une mais plus souvent deux impulsions électriques. À de nombreuses reprises, elle reçoit la charge électrique maximale de 1 152 millicoulombs (mC).
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> Depuis, la jeune femme n’a plus de souvenir de son frère, mort peu après sa cure d’électrochocs. Elle ne se souvient pas des premiers mois de vie de son berger des Shetland aux yeux vairons qui l’accompagne partout. Elle ne sait plus pourquoi ses ami·es sont ses ami·es.
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> Géraldine a décidé de témoigner pour ne pas rester un simple « dommage collatéral de la médecine » : « Je suis un être humain. On ne peut pas faire n’importe quoi avec le cerveau des gens. »
La psychiatrie en France. Elle n’a pas changer.
D’ici ça ressemble à faire une saignée pour purger le corps des mauvaises humeurs
Terrible ce qui est arrivé à cette femme
C’est de la torture non ?
Quelle différence entre ce traitement qu’on poursuit jusqu’à ce que ça marche ? Et dont on accuse le patient, l’environnement, la famille d’un eventuel échec ?
C’est ni plus ni moins qu’une trépanation 2.0. C’est enrobé dans une belle terminologie sauce 2026 mais ca n’est qu’une merde obscurantiste.
„Et vous m’enleverez les trompes de l’hystérique de la 13, on ne voudrait pas qu’elle se reproduise“. Party like it’s 1897.
Ça existe encore en France ce truc ?? On se croirait dans un récit d’Albert Londres
La pauvre, j’espère qu’elle réussira à se reconstruire et à être un peu heureuse un jour…
Je le dis souvent mais la psychiatrie est vraiment dans un autre monde… j’ai un psychiatre parfois il dit des trucs complètement lunaire. Tous les psy que j’ai vu beaucoup presque tous on été problématique et on eu des discours inapproprié m’obligeant à changer. Ça m’étonnes pas qu’il y ai encore ce genre de pratique barbare
Les com sont idiots avec la sismothérapie mais c’est une technique qui a une certaine efficacité, et réservée qu’en cas d’échec des autres thérapies, et c’est sous anesthésie générale. Je ne sais pas par contre si c’est un effet indésirable possible (comme tout traitement a ses risques) ou si c’est un excès de séances.
Attention, se méfier du titre sensationnel…
Les électrochocs ou ECT existent toujours en France effectivement mais rien à voir à l’idée qu’on pourrait s’en faire ou de ce qu’on voit dans les films.
Déjà il faut bien entendu l’accord du patient, c’est prouvé qu’il y a une efficacité et c’est supervisé par un anesthésiste pour qu’il y ait aucune douleur. C’est réservé aux dépressions ultra résistantes aux traitements médicamenteux et pour avoir travaillé trois ans en hôpital psy parfois c’était notre seule solution pour des patients en grande souffrance psychique.
Comme tout traitement il n’y a pas de risque zéro et c’est terrible ce qui est arrivé mais il faut nuancer le propos sur cette méthode car en s’arrêtant au titre et sans connaître la psychiatrie on dirait qu’on a torturé quelqu’un ce qui n’est pas le cas.
Article putaclic, on prend un exemple malheureusement terrible pour tout stigmatiser. L’ECT donne de bons résultats, ce n’est pas de la première intention, c’est sous AG et on ne „grille pas le cerveau“ et pas mal de pays l’utilisent. Je défends cette pratique car c’est une option. Et en tant que patient, j’ai intérêt à défendre des options car les médicaments en psychiatrie ne sont pas très jolis non plus. Le problème de la psychiatrie en France ce n’est pas les pratiques, c’est le manque de praticien.